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Champagne : Un pour tous, tous pour un ?

Champagne : Un pour tous, tous pour un ?

2020-12-12

Si la Champagne s’est indéniablement construite sur fond de rivalités, de procès et de révolte, elle est également le berceau d’une intelligence collective hors-norme. Les relations contractuelles qui lient vendeurs et acheteurs de raisins en sont un des plus bels exemples. Comment et pourquoi se sont-elles organisées ? Enquête.

Au cours du XXème siècle, une succession d’évènements dramatiques1 plongent la Champagne dans le tourment et suscitent chez ses Hommes une prise de conscience salvatrice. Pour protéger la réputation du vin des Rois et favoriser son expansion commerciale, l’identité de la Champagne doit être clairement définie, son marché intermédiaire régulé et le patrimoine, que le Vignoble2 et le Négoce ont en commun, protégé. Mais pour se faire, les esprits vont devoir faire fi de leurs intérêts individuels et surtout s’unir sur le long terme…

Faire front commun

Le phylloxéra avait bien amorcé un rapprochement mais c’est sur fond d’insatisfaction mutuelle, due aux humeurs de Dame Nature et aux fluctuations du marché, que les premiers vrais dialogues intersyndicaux et outils collectifs émergent.

En 1911, une échelle des crus, qui détermine la qualité du raisin par commune, est instaurée. En fixant officiellement un prix minimum de vente au kilo ainsi qu’une mesure de blocage3 , la Commission de Chalons inscrit dès 1935 la Propriété et le Commerce dans une logique « gagnant-gagnant » qui vise à maintenir la paix sociale, préserver l’intérêt supérieur du vignoble ainsi qu’à assurer une stabilité qualitative et économique au sein de la filière. En 1936, grâce aux jalons posés antérieurement4 pour défendre le nom « Champagne », le terroir champenois devient officiellement une AOC. Plus qu’une méthode d’élaboration rigoureuse, une vraie origine géographique lui est désormais associée. Ces victoires successives encouragent les deux familles à consolider leurs relations autour de l’appellation.

Une mécanique originale et innovante

En 1940, le CIVC5 est constitué pour gérer les intérêts communs de tous les acteurs de la filière. Cette interprofession est une organisation unique en son genre de par sa stabilité politique6 et son statut juridique7 . En 1959, pour pallier aux crises récurrentes de pénurie et de surproduction, cette dernière met en place un contrat collectif doté de règles bien précises qui vont notamment définir le prix du raisin, la hauteur de l’engagement, les échéances de paiement ou encore la mise en réserve et ses solutions8 de déblocage. Cette obligation volontaire assure aux Maisons et aux Vignerons une stabilité mutuelle, celle de l’approvisionnement et de l’écoulement avec une finalité commune : le partage de la valeur créée grâce à la vente du produit final.

Néanmoins, la libéralisation de l’économie mondiale, le choc macro-économique engendré par la réunification allemande et la montée en puissance de la Commission Européenne sont, au fil du temps, venus modérer l’influence du CIVC. D’abord suggéré, le prix est en effet par la suite devenu « libre » et le contrat individuel a fini par s’imposer.

L’équilibre ne tient qu’à un fil

Dans leur ascension commune, les Champenois semblent parfois oublier que la pérennité d’une relation repose également sur des facteurs externes capables de faire ressurgir à tout moment les intérêts antinomiques. Et malgré la force du lien commun, la crise économique de 2008, les tensions géopolitiques actuelles et l’épidémie de COVID-19 ont véritablement désarçonné l’ensemble de la filière.

2020 : s’unir ou mourir ?

Face à la baisse du prix du raisin et suite au rendement communément fixé à 8000 kg/ha pour entre autres éviter une chute du prix de vente, les relations contractuelles existantes peuvent-elles encore perdurer ? Le Négoce cherche-t-il réellement à alléger ses stocks et à vouloir affaiblir la position des Vignerons par la recherche exclusive de la valorisation ? Une logique de rendement différencié9 peut-elle être instaurée côté
Propriété ? Le modèle coopératif sera-t-il une voie de salut ? Les prochains mois seront décisifs…

Katia DEMISSY

  • 1. Vins frelatés, mildiou, révolution ferroviaire, Révolte des Vignerons, Première Guerre Mondiale
  • 2. Vignerons et coopératives
  • 3. 1938 - Également appelée « mise en réserve »
  • 4. 1892, 1908, 1919 et 1927
  • 5. L’actuel « Comité Champagne »
  • 6. Constituée à parité par deux Co-Présidents
  • 7. Organisme de droit privé chargé d’une mission de service public et doté de prérogatives de puissance publique. Vignoble et Négoce sont de fait soumis aux règles de l’interprofession.
  • 8. Déblocage collectif, individuel et transfert des volumes bloqués
  • 9. Pour les vignerons mono-actifs et poly-actif
  • Crédit photo : canva
  • flute

    Champagne Ablaze par Katia Demissy

    « Le bruit de la Champagne en 4500 signes, jamais moins, mais avec toujours une flûte à la main ».

    Le slow media pour tous ceux qui de près ou de loin s intéressent à l’univers Champagne. Du partage, du décryptage, des interviews 2.0 et de la collab pour vous (in)former sans vous lasser sur la plus pétillante des AOC.